20 jours ferme
4 livres à lire plutôt que de donner de l’argent à Nicolas Sarkozy.
Au milieu de l’avalanche de mauvaises nouvelles de ces derniers temps, il y en a une qui m’a tout particulièrement marquée : Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il allait sortir un livre sur son expérience de la prison. La prison où il a passé, rappelons le, 20 petits jours - à peine suffisant pour compléter le programme de lecture qu’il s’était donné. C’est vraiment au-dessus de mes forces d’aller acheter ce livre et de le lire en entier ; voici donc plutôt 4 livres qui disent des choses intéressantes sur le sujet, écrits par des gens qui savent de quoi ils parlent.
Tazmamart, cellule 10, Ahmed Marzouki
No offense Nicolas, mais ici on parle du bagne. Du vrai. Jeune officier marocain, Ahmed Marzouki a été condamné en 1973 à 5 ans de prison pour tentative de coup d’état contre le roi Hassan II puis exfiltré, secrètement, dans le sinistre bagne secret de Tazmamart où il a passé 18 ans à l’isolement.
Pendant des années, les autorités marocaines ont nié l’existence de ce bagne, laissant les familles des détenus penser qu’ils étaient morts ; effectivement, des 58 prisonniers qui sont passés à Tazmamart, seuls 28 sont revenus. Le livre d’Ahmed Marzouki est un témoignage des traitements inhumains qu’ils ont subis - le froid, la faim, les coups, la maladie - mais aussi de la résilience et de la solidarité qu’il y a connu. Peut-être que quelqu’un pourrait le glisser à Sarko histoire de lui donner un peu de perspective avant son prochain plateau télé.
L’accident de chasse, Landis Blair & David L. Carlson
Ca peut paraitre osé de proposer une bande dessinée entre un livre sur le bagne et un livre sur le goulag, mais l’Accident de chasse est une histoire vraie racontée à la première personne et portée par un trait de crayon qui lui a valu le Fauve d’Or à (feu) Angoulême.
Le pitch : un ado pense que son vieux daron est aveugle à cause d’un accident de chasse qu’il a eu plus jeune. Spoiler non pas du tout, son daron a fait de la prison et a trempé avec la mafia ! Forcé d’admettre qu’il lui a bien mytho toute sa vie et désireux d’empêcher son fils de tomber dans le crime à son tour, le père commence donc à raconter à son fils son expérience de la prison à Chicago et les rencontres qu’il y a faites.
On trouve dans le livre des mafiosos, l’Enfer de Dante, le pouvoir de la littérature, l’importance de la transmission, des infos sur le braille, très peu de mentions de chasse, beaucoup de hachures.
Une journée d’Ivan Denissovitch, Alexandre Soljenitsyne
Je n’ai pas assez de mots pour décrire la Journée : c’est un bijou de prose, un monument de l’univers concentrationnaire, un miracle de littérature, un tournant dans l’histoire russe. Alexandre Soljenitsyne, l’a écrit en 1959, après 8 années (8 années Nicolas, pas 20 jours !) passées dans un camp de travaux forcés pour avoir fait une plaisanterie sur Staline dans une lettre privée. Il y décrit minutieusement, heure par heure, tâche par tâche, petit espoir par petit espoir, la journée banale d’un zek banal dans l’enfer du goulag.
Le droit chemin, on l’a barré aux gens, mais ils ne perdent pas le nord : ils contournent la barrière, et ça leur permet de vivre.
Dans une langue riche et vivante qui est aux Russes ce que Céline est au français, Soljenitsyne décrit la vie des camps avec une précision chirurgicale et même un peu d’humour noir. Surtout le livre montre, et c’est là son immense force, l’humanité qui se maintient coûte que coûte.
Une journée de passée. Sans un seul nuage. Presque de bonheur. Des journées comme ça, dans sa peine, il y en avait, d’un bout à l’autre, trois mille six cent cinquante-trois. Les trois de rallonge, c’était la faute aux années bissextiles.
Lors de sa parution le 18 novembre 1962, La Journée provoque une onde de choc : pour la toute première fois, un rescapé parle du goulag et dénonce publiquement les crimes du stalinisme. Toute la Russie se rue au kiosque, et les 100 000 exemplaires de la revue Novy Mir dans laquelle le texte est imprimé sont vendus en 24 heures. Cette détente sera néanmoins de bien courte durée, car le livre, autorisé par Khrouchtchev en pleine déstalinisation, est ensuite banni par Brejnev quelques années plus tard. Les menaces du gouvernement et la surveillance du KGB n’empêcheront pas Soljenitsyne d’accepter le prix Nobel de littérature en 1970 (Nicolas, no pressure), ni de sortir d’autres énormes bangers comme l’Archipel du Goulag, Le Premier Cercle et le Pavillon des Cancereux - dont promis, on se reparlera dans des newsletters futures.
L’université de Rebibia, Goliarda Sapienza
Vous pensez qu’on ne peut pas rigoler en prison ? Goliarda Sapienza veut vous prouver le contraire. Enfermée dans une prison romaine en 1980 pour vol de bijoux, cette intellectuelle un peu zinzou sur les bords raconte dans le livre comment elle y a découvert un monde riche et complexe et fait l’expérience pour la première fois de la liberté intérieure.
Je me suis depuis si peu de temps échappée de la colonie pénitentiaire qui sévit dehors, bagne social découpé en sections rigides de professions, de classes, d’âges, que cette façon de pouvoir brusquement être ensemble [...] ne peut que m’apparaître comme une liberté folle, insoupçonnée.
La prison de l’Italie des années 80 n’est pas vraiment comparable au goulag, ni d’ailleurs aux prisons surpeuplées actuelles : on a le droit de se promener dans la cour, il y a le chauffage et la télé, et il y a de la mozza à tous les repas. Contrairement à Sarko, Goliarda Sapienza a pu quitter sa cellule sans gardes du corps, et elle en a profité pour aller à la rencontre de femmes qu’elle n’aurait jamais rencontrées au dehors et leur redonner une voix.
Le livre parle de fraternité, de révolution, de liberté, de désir ; il dresse le portrait de femmes libres et hors-normes et dresse aussi donc, en creux, le portrait de la société qui les rejette. Certes, il y a un petit coté safari et Goliarda Sapienza ressemble parfois à une ethnologue un peu boomeuse ; cependant, le livre est traversé de joie et donne parfois presque envie d’aller se retrancher tranquille dans une cellule (peut-être finalement le seul endroit où personne ne viendra vous parler du livre de Sarko).
J’espère que ces recos vous donneront des idées de cadeaux à glisser sous le sapin de vos oncles réacs ! Merci à mes relecteurs et éditrices sans les précieux conseils de qui ces newsletters seraient nettement moins fournies en réfs et en blagues.
Bonnes lectures, et rendez-vous en décembre pour un thème autrement plus joyeux (sauf si Marine Le Pen décide de sortir un livre sur son procès entre temps).



Top merci ! Super humour malgré la lourdeur du sujet. Merci Sarko ! Tentée par Goliarda Sapienza.