3 2 1 partez !
4 récits de nouveau(x) départ(s)
En ce début d’année 2026, terminées les petites habitudes et les sages résolutions : c’est l’occasion de voir grand, de tout quitter, et de repartir à zéro à l’autre bout de la planète. Voici donc 4 récits de (road) trips pour partir loin, très loin de vos responsabilités - en train ou en bateau, seul ou à plusieurs, avec ou sans amphétamines.
La prose du Transsibérien, Blaise Cendrars
Il est enfin temps de faire ce à quoi cette newsletter était vraiment destinée : vous tunneliser sur Blaise Cendrars. Romancier, poète, grand reporter, grand voyageur, vrai manchot mais mythomane sur les bords, Cendrars a traversé les guerres et les révolutions autant que les océans. Son œuvre est faite de départs et de voyages, ce qui en fait l’écrivain idéal pour se changer les idées. Sa philosophie, très efficace, est tout simplement de tout plaquer tout le temps.
Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant quitteTu es plus belle que le ciel et la mer, un poème issu du recueil Feuilles de route (je ne vous mets pas le poème en entier car certains termes ont mal vieilli)
Si vous trouvez que la poésie c’est relou, faites-moi plaisir et donnez une chance à La Prose du Transsibérien. C’est un poème-fleuve (autrement dit un long poème) qui raconte un voyage mystique d’un bout à l’autre de la Russie en pleine révolution, à bord d’un Transsibérien rempli de truands et de musiciens. Le texte est si rythmé qu’on croirait entendre le bruit du train sur les rails et si imagé que ça en est cinématographique ; c’est beau et chantant et touchant. Comme tout récit de voyage initiatique un peu intense, l’idéal est bien entendu de découvrir ce texte à 16 ans pour ensuite en rester marqué.e à vie.
Rien de ce que je pourrais écrire ne sera jamais aussi bien qu’une seule ligne du Transsibérien, donc je préfère laisser la parole à Cendrars :
En ce temps-là j'étais en mon adolescence
J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J'étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
J'étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d'Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j'étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu'au bout.
Et allez encore un peu, parce que c’est vraiment trop beau :
Je suis couché dans un plaid
Bariolé
Comme ma vie
Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle écossais
Et l’Europe toute entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur
N’est pas plus riche que ma vie
Ma pauvre vie
Ce châle
Effiloché sur des coffres remplis d’or
Avec lesquels je roule
Que je rêve
Que je fume
Et la seule flamme de l’univers
Est une pauvre pensée…
Pour ne rien gâcher, la version originale a été publiée dans un dépliant illustré par Sonia Delaunay dont il existe seulement 70 exemplaires. Vous savez quoi m’offrir pour mon prochain anniversaire.
Sur la route, Jack Kerouac
La légende raconte que Jack Kerouac, après avoir traversé les Etats Unis avec ses amis au cours de longs mois de défonce et d’ivresse, s’est enfermé dans sa chambre, a collé entre elles des centaines de feuilles qu’il a glissées dans sa machine à écrire, et a écrit Sur la Route d’une seule traite, les pages dessinant sur le parquet une longue autoroute blanche.
Le résultat est un livre incroyable de rythme et de musicalité. Comme le poème de Cendrars, c’est un texte qui s’entend autant qu’il se lit ; cependant, alors que la Prose du Transsibérien a le rythme d’un voyage en train, Sur la Route a le rythme d’une voiture conduite par un fou sous amphétamines qui roule à 200 à l’heure les fenêtres grandes ouvertes.
“The only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time, the ones who never yawn or say a commonplace thing, but burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles exploding like spiders across the stars.”
Le roman est un récit quasi autobiographique des années passées par Kerouac sur la route, avec des personnages 100% inspirés de ses cops de l’époque. L’ouvrage est devenu culte dès sa sortie, propulsant un Kerouac jusqu’alors inconnu au rang de légende vivante - ce qu’il a passablement mal vécu.
Ici ce n’est pas la Russie que le narrateur traverse, mais l’Amérique des années 50, les plaines du Texas, les montagnes des Rocheuses, les villes de Denver et de San Francisco, les clubs de jazz, les motels et les stations services. C’est une suite de joie et de tristesse, de teuf et de lendemain de teuf, de drogues et de descentes, d’espoir et d’angoisse. C’est aussi malheureusement le reflet daté d’une époque, d’une vision des femmes et des minorités (ce qui explique pourquoi des lecteurs très énervés lui mettent 1 étoile sur Goodreads).
Le grand marin, Catherine Poulain
Le Grand Marin raconte ce qu’il se passe quand on prend les conseils de Blaise Cendrars un peu trop à la lettre : Catherine Poulain y raconte l’histoire à peu près autobiographique d’une femme qui a tout plaqué de sa vie à Manosque pour aller pêcher sur des chalutiers au large de l’Alaska (quitter Manosque pour l’Alaska, ça me sidère, mais passons). Seule femme à bord, elle endure le froid, les blessures, l’immensité de la mer ; à terre, elle tangue entre les bars, les motels, les clubs de strip-tease et la population de marins perdus qui ont échoué sur ce bout du monde.
Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier, et malgré tout on en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou. On finit par ne plus se passer de ça, de cette ivresse, de ce danger, de cette folie oui !
J’ai découvert le Grand Marin sur les conseils de mes libraires préférées, et j’étais contente de lire un roman d’aventure au féminin - en littérature, c’est quand même généralement les hommes qui plaquent tout pour aller relever des défis absurdes au bout du monde. C’est pourquoi j’ai été choquer et déçu* de la partie du livre où cette femme qui n’a peur de rien s’entiche d’un homme qui est, je dis les termes, un énorme relou qui ne la mérite pas. Malgré tout, c’est un livre beau, plein d’élan et de grands espaces, parfait pour lancer votre année de lecture si ce n’est pas déjà fait.
* Je suis allée vérifier et cette ref date de 2015 : c’est officiel j’ai 72 ans
Detroit Roma, Elen Usdin & Boni
Mi Thelma & Louise, mi Sur la Route, Detroit Roma raconte l’histoire de deux femmes qui prennent la route pour aller… on ne sait trop où, ni on ne sait trop pourquoi. L’histoire mêle présent, flash-backs, souvenirs et images de road-trip ; je dois admettre le tout me semble un peu confus et que l’histoire n’avance pas très vite, mais que je m’en fiche pas mal car les dessins d’Elene Usdin (à qui on doit l’autre banger René.e aux Bois dormants) sont absolument zinzinaxs et qu’ils valent absolument le détour.
Chaque page est incroyable ; on dirait un peu du Hoppper mélangé à des photos d’Eggleston et à des scènes de Boulevard du Crépuscule.
Merci d’avoir lu jusqu’ici ! Si vous n’êtes pas déjà sur un bateau direction le détroit de Bering, rendez-vous le mois prochain pour un thème aussi universel que controversé (et je ne parle pas du Beckham Gate)
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Top, super teaser pour bien commencer une journée routinière au travail.