Apocalypse Now
4 récits de fin du monde pile à temps pour Halloween.
Oubliez Shining, Frankenstein ou le Silence des Agneaux - ce mois-ci, j’ai choisi 4 livres qui font vraiment, vraiment peur. Je ne parle pas d’avoir peur de se faire manger par un clown ou poursuivre par un robot, mais peur que le dérèglement climatique ne rende nos environnements inhabitables et que la guerre civile s’installe, détruisant les fondements de l’état de droit, poussant petit à petit nos sociétés dans le chaos et causant la fin de la vie humaine.
Sur ce, bonnes lectures !
Le mur invisible (die Wand), Marlen Haushofer
Premier de cette liste dans l’ordre chronologique, Le Mur Invisible a été écrit en 1963. C’est certes un livre sur la fin du monde mais c’est aussi, et c’est là que ça devient intéressant, un manifeste féministe assez radical pour son époque.
La narratrice, une femme au foyer d’âge mûr qui n’est jamais nommée, se retrouve bloquée derrière un mur invisible qui encercle la petite vallée des Alpes où elle s’est retrouvée seule. Au delà du mur, toute la vie humaine semble avoir disparu ; à l’intérieur du mur, il lui reste une vache, un chat et un chien. Passée la sidération première, la narratrice se met au boulot. Comme dans une sorte de Robinson Crusoé revisité, elle bricole, plante des légumes, s’occupe de ses animaux, écrit dans son journal intime… Cependant, à l’inverse de ce gros ouin-ouin de Robinson, la narratrice finit par voir la fin du monde et l’extinction du genre humain comme une forme d’émancipation. Radical, j’avais prévenu.
J’aime beaucoup vivre dans la forêt, à présent, et il me serait difficile d’en partir. Si je reste en vie, là-bas, de l’autre côté du mur, j’y reviendrai. Parfois je pense qu’il aurait été agréable d’élever mes enfants ici, dans les bois. Pour moi, cela aurait été sans doute le paradis.
Depuis sa parution, le livre a fait couler beaucoup d’encre. Fable survivaliste ? Dénonciation du patriarcat ? Matrice de l’écoféminisme ? Dans tous les cas, je retiens une chose : la fin du monde implique beaucoup, beaucoup, beaucoup trop de bois à couper.
Niveau d’angoisse : 5/10.
La parabole du semeur (Parable of the Sower), Octavia Butler
La Parabole du Semeur se passe dans une Amérique en proie à une quasi-guerre civile, dans un univers mi La Route mi Walking Dead où l’état n’existe plus, les gens habitent dans des quartiers fortifiés et des bandes de pillards illuminés tuent et violent tout ce qu’ils peuvent. Mon book club était d’accord : il vaut mieux éviter de lire ça avant de dormir.
Octavia Butler écrit 30 ans après Marlen Haushofer, et en 30 ans le monde a découvert tout un tas de nouvelles menaces que l’on retrouve dans le livre : la chute du gouvernement, le réchauffement climatique, l’extinction des ressources naturelles, la privatisation des services publics… Le contraste avec la petite vallée tranquille du Mur Invisible est saisissant, mais en tous cas les deux autrices sont d’accord sur une chose : l’enfer, c’est les autres.
Les grands attendent que leur cher passé revienne et ils ne voient pas que tout change autour d’eux. Ils sont responsables du changement de climat de la planète, mais ça ne les empêche pas d’attendre le retour du bon vieux temps.
Là où les conclusions diffèrent, c’est que le personnage du Mur invisible finit par se complaire dans la solitude, alors que Lauren de La parabole du semeur trouve son salut dans la communauté et va même jusqu’à fonder une religion. Plus fun.
Niveau d’angoisse : 8/10
Et toujours les forêts, Sandrine Collette
Si vous êtes toujours d’attaque, je vous propose de monter d’un cran et de débloquer une nouvelle angoisse : la catastrophe écologique absolue. Comme si ça ne suffisait pas, Sandrine Collette ne se prive pas d’ajouter au mix la noirceur humaine et la menace de l’homme pour l’homme. C’est horrible, mais aussi vraiment très beau - accrochez-vous pour traverser le premier tiers qui est vraiment très sombre, je vous assure que ça va un peu mieux après (vous allez quand même très probablement pleurer).
“Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout : une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon. Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.”
L’écriture de Sandrine Collette emprunte à Giono autant qu’à Cormac McCarthy, ce qui explique peut-être pourquoi ce livre est mon préféré des trois. On retrouve d’ailleurs beaucoup de références à La Route tout au long du livre, aussi bien dans les thèmes abordés que dans les personnages entrevus. Je ne peux rien vous raconter pour ne pas vous gâcher la lecture, mais promis on en ressort avec de l’espoir et même (!) un tout petit peu de joie.
J’ai tout de même une question, et si vous lisez ce livre je suis très preneuse de votre avis : comment est-ce possible, après une catastrophe nucléaire qui a littéralement fait fondre des immeubles, que le narrateur trouve en permanence des bouteilles d’eau en plastique ?
Niveau d’angoisse : 11/10
La fin de l’Homme Rouge, Svetlana Alexievitch
Ok, je triche un peu - la Fin de l’homme rouge ne raconte pas la fin du monde, mais la fin d’un monde - plus précisément, la fin de l’URSS. Imaginez ce que ça fait d’être élevé dans une idéologie totale, convaincu que vous êtes absolument invincible et que le communisme est à deux doigts de conquérir l’univers… et que votre monde s’effondre du jour au lendemain.
Dans le livre, la journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch a recueilli des centaines de témoignages d’habitants de l’ex-URSS qui ont vécu la chute du communisme et qui en racontent tous les aspects à la première personne (la micro-histoire, ma passion). Le livre est un univers à lui tout seul ; les gens interrogés parlent de leur jeunesse dans les pionniers, de leur expérience des goulags, de leurs recettes de cuisine, de leur rapport à Staline, de cuisine, de guerre, de famille, de littérature… Il permet de comprendre, un peu, comment le pays a basculé du communisme au libéralisme sauvage en à peu près une minute trente.
“Juste du pain et des jeux ! C’est ça la plus grande découverte du XXe siècle. La réponse à tous les grands humanistes. Et aux rêveurs du Kremlin. Mais nous, ma génération... Nous avions des projets grandioses. Nous rêvions de la révolution mondiale. Nous allions construire un monde nouveau, nous allions rendre tout le monde heureux. Nous avions l’impression que c’était possible, j’y croyais sincèrement !
Allez, un deuxième extrait parce que c’est vraiment trop beau :
“Les hommes ont toujours envie de croire en quelque chose. En Dieu ou dans le progrès technique. Dans la chimie, dans les molécules, dans une raison supérieure… Aujourd’hui, c’est dans le marché. Bon, admettons, on va se remplir le ventre, et après ? Dans la chambre de mes petits-enfants, tout vient de l’étranger : les chemises, les jeans, les livres, la musique, même leur brosse à dents n’est pas fabriquée chez nous ! Leurs étagères sont remplies de canettes vides de Coca-Cola et de Pepsi. Ce sont des Papous ! Ils vont au supermarché comme on va au musée. Fêter son anniversaire chez McDonald’s, ça, c’est cool ! “Grand-père, on est allés à Pizza Hut !” C’est leur Mecque. Ils me demandent : “Tu croyais vraiment au communisme ? Pourquoi pas aux extraterrestres, pendant que tu y es ?” Mon rêve, c’était la paix dans les chaumières et la guerre dans les palais. Mais eux, ils veulent devenir millionnaires.”
Si vous trouvez que La Fin de l’Homme rouge est trop long (688 pages chez Babel, c’est vrai que c’est un commitment), vous pouvez aussi lire le sublime livre du même genre qu’elle a écrit sur Tchernobyl et qui a servi de base à la série.
Niveau d’angoisse : 2/10 car on connait déjà la fin de l’histoire.
MERCI d’avoir lu jusqu’ici ! Je ne sais pas encore de quoi on va parler le mois prochain, mais après 1500 pages d’apocalypse je suis preneuse de vos idées de thèmes pour se remonter le moral.



J’ai lu le mur invisible en octobre et ça m’a généré 15/10 d’angoisse - tout en reconnaissant que c’est un super livre. Pour m’en remettre j’ai lu une romance de Jasmine Guillory. Première fois que je lis dans ce genre, et ça a bien joué son rôle de détente ! Après je ne sais pas si je te conseille d’en lire 4 d’affilé 😅
100% d’accord sur Sandrine Collette, c’est magnifiquement écrit et un peu glaçant, mais pas dénué d’espoir. Reco de fin du monde mais pas tout à fait : Le Déluge de Stéphan Markley. Aussi, est ce que tu vas lancer un vrai book club ? Je m’inscris !!