Au boulot !
Une sélection de 4 livres pour vous faire regretter les vacances.
Qui a envie de retourner travailler en ce premier lundi matin d’automne ? Absolument personne, on est bien d’accord. Pour faire passer le temps avant votre départ à la retraite, voici donc 4 livres sur le travail.
Bartleby, Herman Melville
Bartleby a une petite vie tranquille. Il est scribe dans une sombre entreprise de Wall Street. Il est poli, discret, docile - jusqu’au jour où, pour une raison inexpliquée, il arrête de faire ce qu’on lui demande. A son patron, qui lui demande d’exécuter des tâches simples, il répond une phrase géniale et intraduisible : “I’d prefer not to”, “je préférerais ne pas”.
Telle était donc exactement mon attitude lorsque je l’appelai en lui expliquant rapidement ce que j’attendais de lui : à savoir qu’il collationnât avec moi un bref mémoire. Imaginez ma surprise, non, ma consternation lorsque, sans quitter sa solitude, Bartleby répondit d’une voix singulièrement douce et ferme : «Je préférerais pas. » Je gardai pendant quelques instants un silence parfait afin de rassembler mes esprits en déroute. L’idée me vint aussitôt que mes oreilles m’avaient abusé ou que Bartleby s’était entièrement mépris sur le sens de mes paroles. Je répétai ma requête de la voix la plus claire que je pusse prendre. Mais tout aussi clairement retentit la même réponse que devant.
Bartleby n’est pas un révolutionnaire, et ce geste est absurde et inattendu. Et pourtant, ces 5 petits mots suffisent à déstabiliser sa hiérarchie, défier la bureaucratie et remettre en question le monde du travail dans son ensemble. Beaucoup de lecteurs ont vu en Bartleby un symbole de résistance passive, une critique du matérialisme, une attaque contre le capitalisme. Daniel Pennac dit même (et il a souvent raison) que c’est “la plus belle nouvelle du monde”.
Je vous laisse vous faire votre propre avis - en tout cas, vous saurez quoi répondre la prochaine fois qu’on vous fait une « demande urgente » à 18h07.
Stupeur et tremblements, Amélie Nothomb
Vous pensiez que votre boss était relou ? Il y a bien pire. Dans Stupeur et Tremblements, le double fictionnel d’Amélie Nothomb commence un stage dans une grande entreprise japonaise. Tout est catastrophique : ses missions n’ont pas de sens, sa supérieure est une psychopathe, le reste de sa hiérarchie est encore pire, et chaque jour est une nouvelle humiliation publique. Ici, pas de baby-foot ni d’afterwork ; seuls comptent l’ordre, la discipline et l’obéissance.
Monsieur Haneda était le supérieur de monsieur Omochi, qui était le supérieur de monsieur Saito, qui était le supérieur de mademoiselle Mori, qui était ma supérieure. Et moi, je n’étais la supérieure de personne. On pourrait dire les choses autrement. J’étais aux ordres de mademoiselle Mori, qui était aux ordres de monsieur Saito, et ainsi de suite, avec cette précision que les ordres pouvaient, en aval, sauter les échelons hiérarchiques. Donc, dans la compagnie Yumimoto, j’étais aux ordres de tout le monde.
Raconté comme ça le livre a l’air sinistre, mais comme d’habitude avec Amélie Nothomb c’est plutôt drôle et bien rythmé. Sans grande surprise, les japonais n’ont néanmoins pas trop aimé.
À la ligne, Joseph Pontus
Si vous en avez marre de votre open space, marre de vos OKRs, marre du métro, lisez Joseph Pontus. Vous ne serez pas du tout de meilleure humeur à la fin, mais au moins tous vos problèmes seront remis en perspective.
À la ligne est à la fois du reportage et de la poésie : Joseph Pontus, ex-prof de français devenu intérimaire dans l’agroalimentaire breton, utilise le vers libre pour décrire ses journées sur la chaine d’assemblage (à la ligne… vous l’avez ?). Il parle, avec un peu d’humour noir et beaucoup de tendresse, de tout l’univers de l’usine et des gens qu’il y croise. On y retrouve un peu du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, un peu de Raymond Carver mais aussi du Apollinaire et beaucoup d’autres très belles réfs (voyez donc ci-dessous).
Et même si nous ne sommes que mercredi et que l’enfer sera sans doute ce nouveau samedi travaillé
L’usine serait ma Méditerranée sur laquelle je trace les routes périlleuses de mon Odyssée
Les crevettes mes sirènes
Les bulots mes cyclopes
La panne du tapis une simple tempête de plus
Il faut que la production continue
Rêvant d’Ithaque
Nonobstant la merde
Trigger warning, vous allez peut-être pleurer à la lecture de ce livre, mais ça sera pour la bonne cause.
Post office (Le postier), Charles Bukowski
Pour terminer cette sélection et pour faire honneur à mon héritage protestant, j’aurais pu choisir un livre plus appréciatif de la valeur travail (Les hommes de la route d’André Chamson, par exemple - un petit banger dont on se parlera un jour). J’ai préféré enfoncer le clou avec Post Office, un roman semi-autobiographique où Charles Bukowski parle de son expérience de postier à Los Angeles. C’est un livre 33% sombre, 33% drôle, 33% trash (100% Bukowski donc) où il raconte la routine absurde et abrutissante de l’administration postale. Pour tenir face à l’ennui et aux cadences infernales, la solution tient pour lui à l’alcool à outrance, au sexe effréné et aux courses hippiques - pas forcément mon premier réflexe, mais après tout chacun vit sa vinaigrette.
Je lui ai tendu son courrier.
“DES FACTURES ! DES FACTURES ! DES FACTURES !” elle a crié, “C’EST TOUT CE QUE VOUS TROUVEZ A M’AMENER ? DES FACTURES ?”
“Oui, m’dame, c’est tout ce que je trouve à vous amener.”
J’ai fait demi-tour et je suis reparti. C’était pas ma faute s’ils se servaient de téléphones, de gaz et d’électricité et achetaient tous leurs trucs à crédit. Pourtant, quand je leur amenais leurs factures ils m’engueulaient - comme si c’était moi qui leur avait demandé de faire installer le téléphone, le gaz et l’électricité, ou de se payer tout un tas de saloperies à crédit.
Il faut quand même dire que Bukowski cache beaucoup d’humanité sous son fond cynique, et qu’il dresse dès les années 60 (Le Postier date de 1971) le portrait très fin d’une Amérique des marges qui ne va pas super-super. Enfin, j’ajoute que même si ce n’est pas le propos du livre, on y apprend pas mal de trucs intéressants sur le système postal des États Unis, ce qui ne sera pas pour déplaire à ma commu de petits schtroumps à lunettes.


