Quand l'appétit va...
Des livres qui parlent de diners, de festins, de banquets et de ratatouille
Je n’ai jamais réussi à décider si le plus grand plaisir de la vie était d’être nombreux à table, ou bien si c’était au contraire de lire seul dans son lit. Fort heureusement, il est parfois possible de faire les deux à la fois et de parler de livres en dînant ou de lire des livres qui parlent de cuisine. Alors que cette année touche à sa fin, voici donc une sélection de lectures pour vous mettre en appétit et préparer vos banquets à venir !
Life is Meals (Chaque jour est un festin), Kay & James Salter
Life is Meals est à la fois une autobiographie, un livre de recettes et un livre d’anecdotes sur la cuisine, ce qui fait 3 excellentes raisons de se le procurer. Le livre est organisé en 365 entrées au cours desquelles Kay et James Salter (le dernier étant par ailleurs un immense écrivain jamais en reste sur la bamboche), distillent des conseils de cuisine, des anecdotes sur l’histoire de la gastronomie ou bien des détails sur leur 40 ans de vie commune. Vous y apprendrez ce qu’on mange dans Anna Karénine, quelle est la taille idéale pour une table de salle à manger, que faire à diner quand un reçoit un critique culinaire ou encore avec quoi doit se boire l’arak.
Moderation in all things, the ancient Greeks believed. But not at all times. When you’re young and discovering the world, food has the ability to amaze. One learns, of course, that it’s as much the place, the company, one’s age that transform a particular taste into an indelible memory. Baklava on a deck above the Aegean. Prosciutto and melon at the Rainbow Room looking out over Manhattan before seeing a first Broadway show. Champagne with puréed peaches in Venice. Years later, the first taste remains.
Si j’avais été sérieuse et disciplinée, j’aurais terminé cette newsletter il y a trois semaines pour que vous puissiez vous procurer Life is Meals à temps pour l’offrir à Noël ; mais comme ce n’est pas le cas, vous allez simplement pouvoir aller vous l’offrir à vous-mêmes.
Dès que sa bouche fut pleine, Juliette Oury
Imaginez un monde où la nourriture est taboue, mais où on se fait des petites partouzes entre collègues. Où on ne passe pas à table, mais en banquette. Où va chez Monoprix acheter des godemichés entre midi et deux, mais dans les boutiques spécialisées de Pigalle pour aller acheter une tomate à l’abri des regards. Dans cette configuration, Laetitia, une jeune cadre dynamique bien sous tout rapports (vous l’avez ?), commence à avoir des fringales honteuses. A l’insu de son partenaire, elle se tourne vers des sites peu recommandables pour aller retrouver des inconnus dans des caves… et peler des légumes dans le plus grand secret.
“Avec Martin”, lança donc Lily, les mains jointes sur la poitrine, “on voulait vous proposer de commencer la soirée par du mono-genre en entrée, et on poursuivrait tous ensemble, avec un simple échangisme pour faire la transition. On n’a pas prévu de fantaisie particulière ni d’accessoires, on s’est dit qu’entre nous ce serait une soirée à la bonne banquette, d’autant qu’on est lundi. Est-ce que ça vous va ? Sinon dites-moi, j’ai tout ce qu’il faut dans le garde-baiser, je peux vous sortir deux-trois petites choses.”
Certes, ce n’est pas le livre le mieux écrit du monde, mais le concept est suffisamment intéressant pour faire passer les 150 pages hyper vite et certaines idées restent en tête assez longtemps. Surtout, Juliette Oury a un point très valide : une bonne ratatouille, c’est encore mieux qu’une partie fine.
Crying in H-Mart (Pleurer au supermarché), Michelle Zauner
Mais, pensez-vous sûrement, déjà deux livres qu’elle nous recommande et aucun titre déprimant à l’horizon ? Rassurez-vous, j’ai trouvé un livre (recommandé par Barack Obama mais surtout par ma libraire) qui va vous donner faim et vous faire verser des torrents de larmes en même temps. Crying in H-Mart est un récit intime de deuil dans lequel l’autrice et musicienne américano-coréenne Michelle Zauner parle de sa relation avec sa mère, de son héritage coréen et de la place de la cuisine dans sa vie.
Elle grignotait peu et ne prenait pas de petit déjeuner. Elle préférait le salé. Je me souviens de toutes ces choses, car c’est ainsi que ma mère témoignait son amour. Pas avec de pieux mensonges ni avec des mots d’encouragement et d’affection. Mais par une observation fine de ce qui apportait de la joie aux autres. Elle conservait cette information soigneusement pour les mettre à l’aise et les choyer sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Ceux qui préfèrent le ragoût noyé dans du bouillon, les sensibles au piment, ceux qui détestent les tomates, les allergiques aux fruits de mer, les grands mangeurs, elle n’oubliait rien.
L’acte de cuisiner y est une façon de communiquer, de prendre soin, de créer du lien, de témoigner de l’amour - y compris à ceux qui ne sont plus là pour le recevoir. Selon les mots de l’autrice, le processus combiné de la cuisine et de l’écriture lui permet de faire fermenter le souvenir de la vie de sa mère, comme si elle mettait son deuil en bocaux et qu’elle le donnait à partager plutôt que de le laisser l’empoisonner lentement.
Rassurez-vous, la suite est plus joyeuse.
Gargantua, Rabelais
Impossible de terminer cette newsletter sans évoquer le premier des kiffeurs, le roi des foodies, l’OG des gourmets : le Gargantua de Rabelais. On y trouve un seigneur géant qui aime ripailler, festoyer, guerroyer, qui croque des pèlerins quand il engloutit 600 kilos de salades et qui inonde Paris quand il urine. Sous les blagues scatos et les tournures de phrase tout droit sorties des Visiteurs se cache un propos éclatant de modernité sur la liberté, l’éducation et l’humanisme. Rabelais, un moine-médecin qui aurait décidemment pu être protestant si il n’avait pas autant aimé kiffer (et s’il n’avait pas été moine), descend l’église, l’autorité, la guerre et les méfaits de l’éducation scolastique pour prôner l’ouverture, la joie et le plaisir.
Pissant donc plein urinal, s’asseyait à table, et parce qu’il était naturellement flegmatique, commençait son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, de boutargues, d’andouilles, et tels autres avant-coureurs de vin. Cependant quatre de ses gens lui jetaient en la bouche l’un après l’autre, continument, moutarde à pleines palerées ; puis buvait un horrifique trait de vin blanc pour lui soulager les rognons. Après mangoit selon la saison viandes à son appétit, et lors cessoit de manger quand le ventre luy tiroit.
En 2026, je vous souhaite autant d’appétit que Gargantua à table et en lecture, des bons livres et des bons vins, des découvertes inattendues et des débats sans fin !


